Souveraineté, droit et gouvernementalité. A partir des six livres de la République de Jean Bodin

mercredi 20 février 2008 par Thomas Berns

T. Berns, "Souveraineté, droit et gouvernementalité. A partir des Six livres de la République de Jean Bodin", in : Bolletino Archivio della Ragion di Stato, Napoli, 7-8, 1999-2000, p.125-143

Argument

Que faire de la souveraineté, d’une idée de la souveraineté qui semble sortir plus dense de toutes nos tentatives de nous en débarrasser ? Ne devons-nous pas plutôt l’effriter de l’intérieur, depuis son caractère absolu, exclusif, purement théorique, depuis son indifférence, depuis sa suffisance, pour comprendre qu’elle se joue en fait toujours dans le repli et la négation, qu’elle est d’abord un signe de faiblesse.

Le but de cet ouvrage est de cerner au plus près les ressorts de l’idée de souveraineté, c’est-à-dire de l’envisager indépendamment de sa légitimation toujours déjà acquise par l’argument du sujet de droit, de manière à affronter son caractère négatif, mortifère ou solipsiste. A cette fin, et tout en affirmant l’actualité et l’urgence de la question traitée (et en particulier eu égard la possibilité d’un dépassement du principe de souveraineté), nous la développons sur la base des textes anciens (de Bodin à Hobbes) qui ont permis l’établissement de ce principe de souveraineté. En suivant pas à pas la mise en place de la définition de ce principe et les stratégies définitoires qu’elle réclama, nous espérons parvenir à dépasser son apparence théologico-politique, purement négative et suffisante : est souverain celui qui produit de l’ordre sans être soumis à aucun ordre.

Le caractère positif et productif de la définition du principe de souveraineté est approché grâce à l’analyse de sa relation au droit. Cela suppose de refuser ou de compliquer l’idée que la souveraineté et la loi sont simplement le cœur l’une de l’autre : le droit ajoute quelque chose de très substantiel à la souveraineté, et celle-ci témoigne de la sorte d’un manque, d’une mise en retrait : la souveraineté s’impose dans et par sa propre mise en retrait.

L’analyse de la construction du principe de souveraineté et de sa mise au centre du politique à l’aube des Temps Modernes nous montre en effet une souveraineté essentiellement inquiète d’elle-même et n’ayant de sens que dans cette inquiétude, dans le projet de signifier, à l’encontre de Machiavel, que le politique peut être à l’abri de la variation et de la division. Cette souveraineté-là, dont on peut suivre pas à pas la construction dans les textes de Bodin, se révèle avant tout dans les relations de manque et de repli qu’elle doit entretenir avec le droit et le gouvernement.

Dans un deuxième temps, nous entendons creuser la distinction bodinienne entre ce qui regarde la souveraineté et ce qui ne concerne que le gouvernement, de manière à prolonger et à compliquer la lecture foucaldienne de la gouvernementalité, et sa conception essentiellement négative du paradigme juridique centré sur la souveraineté (déjà été mise à mal par le caractère productif de la relation de la souveraineté au droit) : le fait que la souveraineté se définisse par sa propre mise en retrait permet l’émergence d’une série de nouveaux discours, spécifiques et variables, rendus possibles justement parce qu’ils peuvent être situés hors de ce champ invariant de la souveraineté. Parmi ceux-ci, nous nous arrêterons sur les questions, extrêmement sensibles actuellement, de la gestion des groupes intermédiaires et de l’émergence d’une approche quantitative ou statistique du politique, et ce, jusqu’à la naissance de l’économie politique et de l’idée d’opinion publique. Dans ce registre gouvernemental - où se croisent le souci des mœurs collectives et la puissance du nombre - , nous assisterons à l’émergence la plus nette de l’idée d’individu. C’est aussi dans ce registre gouvernemental et non constituant que seront désormais « reprises » les questions « machiavéliennes » exclues du champ de la souveraineté : division, groupe et surtout corruption.

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