Hommage à Nina Hetmanska, chercheuse à l’ULB, décédée le 1er mars 2022 [English version below]

« Penser est facile ; agir est difficile ;
agir suivant sa pensée est ce qu’il y a de plus difficile »

Goethe

D’origine polonaise, Nina Hetmanska avait obtenu un master en droit à l’Université de Varsovie, avant de poursuivre ses études à Paris où elle avait obtenu un master en philosophie à l’Université de Paris1-Panthéon-Sorbonne. Elle avait ensuite postulé comme assistante-chercheuse au Centre Perelman de philosophie du droit de la Faculté de droit et de criminologie de l’ULB. Sa candidature s’est imposée immédiatement avec la force de l’évidence tant ses qualités et ses capacités ressortaient avec éclat de son dossier, de ses écrits d’étudiante et davantage encore des entrevues de recrutement, bien que tenues exclusivement à distance en raison des contraintes sanitaires particulièrement strictes à ce moment.

Nina Hetmanska était membre du personnel de l’ULB depuis le 1er octobre 2020. Elle était chargée notamment d’encadrer les étudiants et les étudiantes de première année de bachelier en droit pour le cours d’Introduction au droit, tâche qu’elle prenait particulièrement à cœur. Elle avait dû, pour ce faire, se former elle-même aux fondements du droit positif belge qu’elle maîtrisa très rapidement tant elle mit dans cette tâche beaucoup d’assiduité et de sérieux. Nina s’est également investie immédiatement et avec enthousiasme dans la recherche collective lancée au Centre Perelman sur le contrôle des algorithmes dans l’État de droit. Avec ses jeunes collègues et amis du Centre, Charly Derave et Nathan Genicot, elle rédigea une contribution intitulée « The Risks of Trustworthy AI – The Case of ETIAS ». Il s’agissait de décrypter un dispositif algorithmique mis en place par l’Union européenne pour opérer une sélection dans l’examen des dossiers des ressortissants des pays tiers qui sollicitent leur entrée sur le territoire de l’Union. Cet article est en cours de publication dans le European Journal of Risk Regulation, malheureusement à titre posthume. Nina avait eu l’occasion de présenter il y a quelques semaines cette étude de cas à nos étudiants et étudiantes. Vous pouvez voir et écouter cette communication sur ce lien.

Nina Hetmanska était engagée dans la préparation d’une thèse de doctorat sous la direction des Professeurs Isabelle Rorive et Benoit Frydman sur Les mobilisations du droit par les sans-papiers en Europe. L’étude pragmatique de la lutte pour le « droit d’avoir des droits ». Elle préparait actuellement une épreuve intermédiaire qu’elle avait intitulée : Négocier le droit d’être là – les mobilisations du droit par les sans-papiers en grève de la faim. Elle étudiait en particulier les cas de régularisation collective des personnes sans-papiers en Belgique et les luttes qui avaient permis à celles-ci de les obtenir, y compris les grèves de la faim. Elle écrivait que « la lutte pour les droits (des sans-papiers) est d’abord une lutte contre le droit (qui érige leur statut) ». « Dans ce processus, poursuivait-elle, l’exception temporaire aux règles du droit des étrangers, que représente la régularisation des grévistes, parvient à transformer les mêmes règles auxquelles elle a dérogé. Dès lors, la négociation et la ‘lutte contre le droit’ deviennent des procédés normatifs qui participent à la fabrique du droit ». Ses premiers travaux laissaient poindre déjà sa maîtrise des concepts philosophiques et surtout l’art difficile de les mobiliser pour comprendre le présent et, plus important encore, pour agir sur lui. Ils affirmaient en outre un style incontestable avec une acuité dans le maniement du français, qui n’était pas sa langue maternelle, annonçant l’émergence d’une véritable autrice.

La recherche et l’écriture ne constituaient cependant pour Nina que l’un des moyens de cette lutte pour les droits qu’elle poursuivait également sur le terrain, aux côtés des victimes d’injustice et de discriminations. L’été dernier, lors de la grève de la faim des sans-papiers, dont certains étaient accueillis au sein même de l’ULB, Nina s’était immédiatement et pleinement engagée avec toute son énergie, qui était immense, au service de leur cause, aux côtés du Comité de soutien ULB/VUB, et notamment du Professeur Andrea Rea. Elle avait participé aux équipes de négociation avec les émissaires du gouvernement et était scandalisée par la mauvaise foi avec laquelle les accords étaient « exécutés » par l’État belge.

Nina Hetmanska s’était également particulièrement engagée dans l’Equality Law Clinic avec Hania Ouhnaoui. L’année dernière, avec la Professeure Emmanuelle Bribosia, aujourd’hui Juge à la Cour constitutionnelle, elle avait participé à l’encadrement de deux plaidoyers concernant, d’une part, un accès simplifié à l’aide médicale urgente pour les personnes en situation de séjour irrégulier en Belgique et, d’autre part, les effets discriminatoires de la législation belge sur la procédure de régularisation de séjour pour raison médicale. A cette occasion, elle avait également été en première ligne, avec Dr. Louise Fromont et Dr. Robin Medard Inghilterra, pour rédiger une tierce-intervention soumise à la Cour européenne des droits de l’homme dans l’affaire N.R. c. Belgique,le 19 mai 2021.

Cette année, avec la Maîtresse de conférence Véronique van der Plancke, Nina Hetmanska coordonnait un projet qui visait à mettre au jour les critères de régularisation pour « circonstances exceptionnelles » des personnes sans-papiers afin de réduire le pouvoir discrétionnaire de l’Office des étrangers. De nombreux rendez-vous étaient déjà pris avec une série d’avocats et d’avocates qui avaient accepté d’ouvrir leurs dossiers de régularisation, avec l’aide de deux juristes stagiaires, Nina Jacqmin et Titouan Berhaut-Streel.

Nous tous et toutes qui avons eu le privilège de la connaître et de travailler avec elle, nous voulons rendre hommage à sa personne, à son travail et à son talent. Nina Hetmanska est décédée accidentellement le 1er mars dernier, emportée par une vague dans l’Atlantique. Outre la tragédie qui lui a ôté la vie et l’a enlevée à son compagnon, à sa famille et à ses amis, l’ULB a perdu une jeune chercheuse pleine d’enthousiasme et de promesses, totalement engagée dans la réflexion et dans l’action au service des plus démunis et des exclus. Quelques jours avant sa mort, elle évoquait avec ses collègues de l’Equality Law Clinic les événements terribles qui s’annonçaient en Ukraine. Et nous sommes persuadés qu’elle, la native de Lublin où réside encore sa famille, se trouverait en ce moment même au service des réfugiés si un hasard aveugle ne l’avait pas brusquement enlevée à sa destinée, à sa vocation et à nos affections.



Tribute to Nina Hetmanska, ULB researcher, who died on 1 March 2022

“Thinking is easy, acting is difficult, and to put one’s thoughts
into action is the most difficult thing in the world”.

Goethe



A Polish national, Nina Hetmanska graduated with a Master’s degree in law at the University of Warsaw, before continuing her studies in France where she obtained a Master’s degree in philosophy at the University of Paris 1-Panthéon-Sorbonne. She then applied to join the Perelman Centre for Legal Philosophy at the Faculty of Law and Criminology of the ULB. In the recruitment process, carried out exclusively online due to strict COVID measures, her qualities and abilities, as well as her professional commitment were immediately obvious.

Nina Hetmanska was a member of the ULB staff since 1 October 2020. She was responsible, among other things, for supervising first-year law students in the Introduction to Law course, a task she approached with great diligence and commitment, even though it required quickly learning the basics of Belgian law. Nina was also immediately and enthusiastically involved in the collective research launched at the Perelman Centre on the legal control of algorithms. Together with her young colleagues and friends at the Centre, Charly Derave and Nathan Genicot, she wrote a contribution entitled "The Risks of Trustworthy AI - The Case of ETIAS". The aim was to unravel an algorithmic device put in place by the European Union to screen third-country nationals applying for entry into the EU. This article is going to be published in the European Journal of Risk Regulation, unfortunately posthumously. Nina had the opportunity to present this case study to our students a few weeks ago. You can watch and listen to her talk here.

Nina Hetmanska worked ona PhD thesis entitled Les mobilisations du droit par les sans-papiers en Europe. L’étude pragmatique de la lutte pour le « droit d’avoir des droits » (Mobilisations of the law by undocumented migrants in Europe. The pragmatic study of the struggle for the “right to have rights”), under the supervision of Professors Isabelle Rorive and Benoit Frydman. Recently, she was preparing an intermediate assessment which she had entitled : Négocier le droit d’être là – les mobilisations du droit par les sans-papiers en grève de la faim (Negotiating the right to be there - mobilisations of the law by undocumented migrants during hunger strike). She studied in particular the cases of collective regularisation of undocumented migrants in Belgium and the struggles they had engaged in, including hunger strikes. She wrote that “the struggle for rights (of undocumented migrants) is first and foremost a struggle against the law (which establishes their status)”. “In this process”, she went on, “the temporary exception to the rules of foreigners’ law, of which the regularisation of the strikers is an example, manages to transform the very rules from which it derogated. From then on, negotiation and the ‘fight against the law’ become normative processes that contributes to the making of law”. Her work proves her ability to deal with philosophical concepts and to mobilise them to understand the present and, more importantly, to act on it. It also revealed an undeniable style and a bright handling of French, which was not her mother tongue, announcing the birth of a true author.

However, for Nina research and writing were only one of the means of this struggle for rights that she also pursued on the ground, alongside the victims of injustice and discrimination. Last summer, during the hunger strike of undocumented migrants, some of whom were housed at the ULB, Nina immediately and fully devoted herself with all her enormous energy, to their cause, alongside the ULB/VUB Support Committee, and in particular Professor Andrea Rea. She had also participated in the negotiations with the government representatives and was outraged by the bad faith with which the agreements were “implemented” by the Belgian federal authorities.

Nina Hetmanska was also involved in the Equality Law Clinic with Hania Ouhnaoui. Last year, together with Professor Emmanuelle Bribosia, now judge at the Constitutional Court, she participated in the writing of two reports concerning, on the one hand, simplified access to urgent medical aid for irregular migrants in Belgium and, on the other hand, the discriminatory effects of Belgian legislation concerning the regularisation procedure of stay for medical reasons. In this vein, she was also at the forefront, together with Dr. Louise Fromont and Dr. Robin Medard Inghilterra, in drafting a third party intervention submitted to the European Court of Human Rights in the case of N.R. v. Belgium, on 19 May 2021.

This year, together with Lecturer Véronique van der Plancke, Nina Hetmanska coordinated a project that aimed to uncover the criteria for regularisation of undocumented migrants on the basis of “exceptional circumstances” in order to reduce the discretionary power of the Office des étrangers. Many appointments were already scheduled with a number of lawyers who had agreed to open their regularisation files, with the help of two interns of the Equality Law Clinic, Nina Jacqmin and Titouan Berhaut-Streel.

All of us who had the privilege of knowing her and working with her wish to pay tribute to her person, her work and her talent. Nina Hetmanska died accidentally on 1 March, swept away by a wave in the Atlantic. In addition to the tragedy that took her life and took her away from her partner, family and friends, the ULB has lost a young researcher full of enthusiasm and promise, totally committed to the cause of the most disadvantaged and excluded. A few days before her death, she was talking to her colleagues at the Equality Law Clinic about the terrible events that were about to take place in Ukraine. We are convinced that she, the native of Lublin in the East of Poland where her family still resides, would be aiding refugees at this very moment if a brutal accident had not suddenly taken her from her destiny, her vocation and our affections.


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