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"C’est à la scission de l’espace commun que nous assistons"

vendredi 9 novembre 2007 par Benoît Frydman

Benoît Frydman (ULB) analyse les réactions en sens divers au coup de force des élus flamands Entretien avec Jean-Claude Matgen , Libre Belgique, 9 novembre 2007.

Comment interprétez-vous les réactions de la classe politique et de l’opinion publique à ce vote ?

Ce qui m’a frappé, c’est que la première réaction du personnel politique et de la population francophones a été digne et calme. Sans doute ont-ils perçu la solennité du moment, sa gravité, car ce qui s’est passé mercredi est tout sauf une péripétie.

Sans doute doit-on aussi parler de tristesse et de stupéfaction, comme si les francophones avaient dû brutalement faire leur deuil d’une certaine conception du pays et avaient soudain réalisé que les Flamands étaient allés jusqu’où ils n’auraient jamais cru qu’ils seraient capables d’aller. On doit toutefois s’attendre, avec le temps, à d’autres formes de réactions plus virulentes peut-être.

Et que dites-vous des réactions du côté flamand ?

Plusieurs choses. Premièrement, j’ai constaté que la classe politique flamande manifestait à la fois un certain contentement d’elle-même et une forme de gêne, comme si elle était surprise de sa propre audace. Cela m’a fait penser à une crise d’adolescence lorsqu’un jeune pose un acte d’émancipation pour prouver qu’il existe. Attention, cette attitude n’a, selon moi, rien d’anecdotique, elle exprime une volonté forte d’afficher son identité. Deuxièmement, en suivant les journaux télévisés des chaînes flamandes, j’ai pu constater l’énorme différence d’appréciation des uns et des autres, comme s’il ne s’agissait pas du même dossier selon qu’il est regardé du nord ou du sud du pays. On dirait qu’il n’existe plus d’espace public commun et cette question, qui dépasse largement celle de la scission d’un arrondissement électoral, menace de façon fondamentale l’avenir de la démocratie fédérale.

A en croire certains, la mise au frigo pour quelques mois du dossier BHV en raison de la riposte juridique des francophones pourrait arranger les négociateurs et faciliter la mise en place d’un gouvernement. Qu’en pensez-vous ?

Que ce serait une erreur de croire qu’en engageant un contre-la-montre procédural dans l’espoir de régler la crise en se consacrant uniquement aux dossiers socio-économiques, on va apaiser l’opinion. Ce calcul me paraît stupéfiant. L’acte posé mercredi par les partis flamands a été perçu comme une menace par les uns, par un défi par les autres et l’opinion attend que les politiques prennent le dossier à bras-le-corps et montrent leur volonté de régler le problème. Madame Milquet a avoué que les négociateurs n’avaient discuté de BHV que deux heures et demi. Si les négociateurs profitent du répit technique qui va leur être donné pour tout remettre au frigo, ils prennent le risque que personne ne comprenne leur logique et que leur ambiguïté jette beaucoup de monde dans la rue. Il serait extrêmement risqué d’agir de la sorte.

Revenons aux sentiments de la population francophone. Certains mettent des drapeaux belges à leur fenêtre, d’autres disent que maintenant, "ça suffit" et sont prêts à assumer une forme d’autonomie. Pas très cohérent tout cela.

Pour moi, il s’agit de deux réactions différentes qui renvoient au même sentiment. Le sentiment dominant du côté francophone, c’est l’attachement à la nation belge, mais devant un acte perçu comme une offense, comme une volonté de rupture on peut, selon son tempérament, réagir de façon différente, soit en espérant pouvoir recoller les morceaux, soit en se préparant à une suite moins paisible. Cette double réaction se retrouve d’ailleurs du côté des politiques.

N’avez-vous pas le sentiment qu’on se focalise sur l’institutionnel en oubliant d’autres dimensions du vote de mercredi ?

Si. Le vote menace clairement l’unité du pays et le fonctionnement des institutions fédérales, mais il participe aussi d’un mouvement tendant à priver les citoyens minoritaires d’une série de droits fondamentaux. Lorsque l’opinion francophone aura perçu cette dimension du problème, qui ne semble guère la préoccuper aujourd’hui, à l’exception des habitants de la périphérie, les réactions pourraient prendre un tout autre tour.

Et l’Europe dans tout cela ?

On oublie la dimension internationale de la crise, mais elle est présente et l’UE comme le Conseil de l’Europe sont très attentifs à ce qui se passe à Bruxelles. Le Conseil s’inquiète notamment du fait que la Belgique n’ait toujours pas ratifié la Convention européenne de protection des minorités. La question d’une médiation avec nos partenaires va se poser.

This interview is available on the Libre Belgique website

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